Complément d’enquête ou comment tout gâcher avec un chimpanzé

Jeudi 18 octobre, sur France 2, a été diffusé un numéro de l’émission Complément d’enquête comportant 3 sujets nommés de la façon suivante par la rédaction du magazine.

  • Le premier sujet intitulé « Dans la peau d’une femme » évoquait le problème du harcèlement de rue par le prisme récent du documentaire de Sophie Peters.
  • Le deuxième, « Femme qui rit… » (il y aurait déjà beaucoup à redire sur le titre) parlait de différentes humoristes féminines.
  • Le troisième intitulé « Hommes-Femmes, Mode d’emploi » était présenté comme un reportage s’interrogeant sur le concept de genre et sur la part d’inné et d’acquis qu’il y aurait dans les comportements « masculins » et « féminins ».

Jusqu’ici, mis à part le reportage Babybel  (Waouh, on découvre que des femmes peuvent avoir le sens de l’humour, extraordinaire…), cette émission semble somme toute intéressante et les sujets qu’elle aborde sont d’actualité et assez peu abordés dans les médias.

Je vais donc commencer par ce que j’ai trouvé positif dans cette émission :  le premier sujet. Le harcèlement de rue y est abordé de façon relativement factuelle et la façon dont est organisé le sujet permet vraiment de se rendre compte de la réalité de ce problème. En effet, en plus des extraits du documentaire de Sophie Peters, les deux immersions en caméra cachée montrent bien que le harcèlement de rue est quelque chose de récurrent pour les femmes dans notre pays. De plus, les témoignages des femmes dans le reportage apportent encore plus de réalité à la situation et étaient vraiment pertinents. Quand l’une d’entre elle dit qu’elle s’efforce de ne plus sourire dans la rue pour ne pas risquer d’avoir droit à un « Hé mademoiselle!« , on se rend bien compte de la situation. La première caméra cachée montre une jeune femme sortant pour aller chez des amis en soirée et on y voit bien qu’elle se fait mater de façon vraiment désagréable. Cela va même jusqu’à ce qu’un homme la suive sur le chemin du retour alors qu’elle lui fait bien comprendre qu’elle ne souhaite pas lui parler. La seconde caméra cachée, elle, se déroule dans le métro bondé et, on y voit bien un « frotteur » venir se masturber la main dans son pantalon contre la technicienne son de l’équipe de France 2. On peut donc reconnaître à ce reportage le mérite de présenter la réalité de ce qu’ils se passent dans nos rues sans tenter, comme certains, de marginaliser ces agissements. De plus, je n’ai pas décelé dans le traitement du reportage le « slut-shaming » que l’on peut entendre sur le sujet. En effet, pas de « si elle se fait tripoter, c’est qu’elle est habillé trop court » et compagnie… Globalement, je pense qu’il s’agissait d’un bon reportage. Par contre, l’interview de Najat Vallaud-Belkacem suivant ce reportage s’est beaucoup moins bien passé de mon point de vue. Tout d’abord, Benoît Duquesne a souvent présenté le harcèlement de rue comme un phénomène nouveau et quand NVB a tenté de le détromper, il lui a tout simplement coupé la parole et ce à de multiples reprises. Enfin, rendons à France 2 tout de même le fait que c’était un bon reportage sur un sujet encore trop peu abordé par les médias grand public.

Voilà pour le positif, passons donc à la partie qui (me) fâche : le troisième reportage, « Hommes-Femmes, Mode d’emploi ». Il avait l’air vraiment alléchant ce reportage, évoquer les « gender studies », l’inné et l’acquis à une heure de relative grande écoute sur un média national, c’est pas tous les quatres matins, j’étais plein d’espoir. J’ai vite déchanté… Je vais passer outre une grande partie du reportage pour me concentrer sur celle qui m’a le plus marqué. On nous montre une chercheuse américaine de l’université du Texas (déjà, le Texas, je commence à douter mais bon, gardons espoir) qui fait des recherches sur la part de l’inné et de l’acquis dans les comportements considérés comme « féminins » et « masculins ». Elle mène ses recherches en étudiant, entre autres choses, le comportement d’enfants de 13 mois devant des jouets « genrés ». Elle considère en hypothèse de son expérience, qu’à 13 mois, les enfants n’ont pas encore conscience de leur genre et n’ont pas encore été influencés par la société sur ce sujet là. Si quelqu’un lisant cet article a des sources sur le sujet, je suis preneur, je ne sais sincèrement pas si c’est scientifiquement recevable. Enfin, accordons lui le bénéfice du doute. Elle nous présente donc les résultats en nous montrant clairement que les petits garçons se dirigent en premier vers le camion et sous entendant que les filles se dirigeraient vers des jouets « de filles ». On nous montre ensuite la même expérience avec des singes (oui, des singes…) et on voit les mâles prendre le camion et les femelles prendre des peluches. Elle déduit donc de ces deux expériences que l’on naît fille ou garçon et que le genre est inscrit dans nos gènes.

Euh…. Ok…. Elle démontre ça avec des singes…

Plus sérieusement, je trouve ces expériences complètement faussées et parfaitement ridicules. Comment peut on tirer des conclusions sur l’homme à partir d’expériences effectuées sur des singes ?

Je vais déjà considérer qu’elle avait énormément de singes et de bébés sous la main pour son expérience. Parce que, si elle a testé ça sur 3 singes et 5 bébés, je vois pas trop la valeur scientifique. De plus, à mes yeux, l’expérience avec les singes est complètement RIDICULE.  Ces étudiants lui auraient dit que c’était stupide, elle aurait du les écouter. On nous montre un singe qui choisit tel ou tel jouet mais comment peut on tirer une conclusion du fait qu’un singe mâle choisit le camion en sachant qu’un singe ne sait pas ce qu’est un camion ? Partant de ce constat, il prend peut être le camion parce qu’il roule (une poussette aussi) ou même parce qu’il sent la banane ou juste parce qu’il choisit au hasard.

La dernière chose qui m’a choqué est plus théorique. C’est le raisonnement choisi pour la démonstration. En effet, ces expériences cherchent à prouver que le genre est inné en fournissant des exemples mais on ne démontre pas quelque chose avec des exemples. Pour établir la véracité d’une hypothèse, on ne peut pas s’appuyer sur des exemples mais tout bon scientifique se doit de s’appuyer sur des preuves, sur un raisonnement logique et construit. Il y a tellement d’études d’universitaires sérieuses qui démontrent justement que le genre est quelque chose qui se construit au fur et à mesure de la vie et non quelque chose d’acquis, de génétique, que je me demande bien comment France 2 a juste pu nous sortir une vieille expérience avec 3 chimpanzés. Et, en plus, comme si ça ne suffisait pas, on nous sort une école catho où ils appuient leurs raisonnements sexistes (différenciation de l’éducation garçons/filles) sur cette étude.  Comme ça, en s’appuyant sur une étude « scientifique », on peut former les garçons à devenir des « compétiteurs » et on « accompagne » les filles dites « plus fragiles » que les garçons. On en voit les conséquences quand le journaliste interroge les filles sur leur avenir. On a une fille qui nous parle de métiers de « fille » et de « garçon ». En gros, les garçons vont devenir ingénieurs et les filles bosser dans la mode. L’égalité, c’est pas pour demain…

En conclusion, cette émission qui avait si bien commencé avec un sujet vraiment intéressant sur le harcèlement de rue a été gâchée par un reportage mal documenté se basant sur une vision très contestable de la notion de genre. J’espère franchement qu’il ne s’agit que d’un manque de qualité  éditoriale et pas d’un moyen détourné de faire passer l’argument suivant. « C’est pas bien de harceler les femmes mais c’est pas entièrement de votre faute, c’est vos gènes. » Non, ce n’est pas nos gènes ! Les agresseurs ne sont pas comme ça parce qu’ils sont des hommes, ils sont comme ça parce qu’ils sont violents, pervers, malpolis. C’est un problème d’éducation, de société (ce qu’a bien résumé la dernière intervenante de l’émission) pas un problème de génétique.

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3 réflexions sur “Complément d’enquête ou comment tout gâcher avec un chimpanzé

  1. licsu dit :

    La première chose que je n’ai pas aimé dans cette émission c’est déjà le titre, « les femmes se rebellent », c’est quoi se rebeller? ‘Se rendre rebelle, se révolter, se soulever contre l’autorité légitime’. se soulever contre l’autorité légitime? à comprendre ici que l’autorité légitime serait celle des hommes qui els mettent en boite?
    Pour moi les femmes ne se laissent pas faire fasse à une oppression qui va à l’encontre de l’autorité légitime, qui est ici la loi, une loi qui prône que nous sommes égaux, qui interdit et punis le harcèlement et les aggressions.
    Ensuite j’ai trouvé le comportement du présentateur très déplacé, qui en présentant le deuxième reportage ne peut retenir ses rires moqueurs…
    Par contre je ne suis pas d’accord avec ce qui traite des chimpanzés. Ce genre de recherche implique bien entendu des échantillons de populations jugés assez larges pour être représentatif et donc reconnu, et ce n’est donc pas à remettre en question dans un premier temps. Dans un deuxième temps, fort est de constater que le Dr Alexander dit elle même qu’elle ne peut être sure de ce que les résultats signifient mais que manifestement les mâles jouent plus avec le camion et les femelles avec la poupée. Aucune conclusion n’est réellement faites, car et c’est évident, et le Dr Alexander le fait comprendre, il existe d’autres facteurs qui sont en jeux ici et qui peuvent bien sur expliquer cela. c’est ce qu’on appelle des constatations. Après toute recherche scientifique peut entrainer des dérives à cause de personnes qui se les réapproprient c’est sur. Mais sur ce point je n’ai pas trouvé le reportage choquant… et ça ne dit pas du tout que ce sont nos gènes, il faut prendre je pense les trois reportages séparément, le deuxième ne traitait plus de harcèlement mais de question de genre. surtout qu’avoir des comportements typiquement masculin ou typiquement féminin ne veut pas dire que tu es forcément un harceleur ou une harcelé en devenir.

    • licsu dit :

      au temps pour moi le titre est la ‘riposte des femmes’ c’est le présentateur qui parle de femmes qui se ‘rebellent’ au début de l’émission…. Rien a faire je n’aime pas du tout ce monsieur!

    • kraackers dit :

      Sur le contenu des recherches du Dr Alexander, même si j’ai un doute sur la méthodologie (après, on en voit pas assez dans le reportage pour affirmer qu’elle ne travaille que sur les exemples qu’ils montrent), il est vrai qu’elle n’apporte pas de conclusions et que, par conséquent, je ne peux rien reprocher à son travail.
      Ce qui me dérange, ce n’est pas ça, c’est la présentation qui en a été faite par la rédaction de l’émission. En effet, en nous mettant e militant d’Opus Dei juste derrière et l’école non-mixte et leurs principes sexistes, ils laissent entendre que la conclusion logique des recherches du Dr Alexander est que le genre est quelque chose d’inné.
      Même si dans ses recherches, rien ne le dit textuellement puisqu’elle se contente d’énoncer des résultats, je trouve quand même que son utilisation des chimpanzés dans ce cadre est au mieux totalement inintéressante. Présenter des jouets à un enfant est intéressant car il comprend (consciemment ou pas) ce qu’ils représentent et les choisis donc en fonction de ça. A cet égard, je doute que les chimpanzés soit capable de reconnaître un camion par exemple.
      De plus, et là, comme je le dis dans l’article, je suis dans l’inconnu, je me demande si, à 13 mois, on peut encore considérer qu’un enfant n’a pas été « influencé » par son environnement et que donc son choix n’est pas faussé.
      Enfin bon, de toute façon, le cœur du problème n’est en aucun cas situé au niveau des recherches mais bien, à mes yeux, sur la manière dont les journalistes sautent sur une conclusion qui est que l’on naît avec un genre dans nos gènes et que, dans le fond, c’est pas si mal d’éduquer les enfants en en tenant compte. Ca laisse la porte ouverte à des raisonnements dangereux.
      Après, je ne dis jamais que parce qu’on a des comportements typiquement « masculins » ou « féminins », on va devenir un agresseur. Je dis juste que le raisonnement qui attache certains caractères à la génétique sert trop souvent d’excuses à ceux qui deviennent des harceleurs.
      Des phrases du styles :  » Les hommes sont comme ça, c’est leur nature » etc..
      Il aurait fallu insister sur le fait que ce genre de problèmes sont des problèmes d’éducation et de société.

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